l'Élue
Tome 1 : les clans
L'élue tome 1 - les clans
a été retenue par les éditions du Préau
Je vous propose de suivre les aventures d'élie
dans le tome 2 - Renaissance,
en ligne sur ce blog. Comme pour le premier, des extraits seront régulièrement postés et n'hésitez pas à donner votre avis.
Merci à vous
Le tome 1 : les clans - bientôt en vente
L’Élue
Tome 1 : les clans
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Nous ne choisissons point. Notre destin choisit. Et la sagesse est de nous montrer dignes de son choix, quel qu'il soit. |
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Prologue
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Sarhia s'écroula. Sa canne, dont le pommeau représentait une tête de tigre, roula sur le sol dallé de carreaux noirs et blancs du laboratoire. Il tendit tous ses muscles pour relever sa tête et contempler la photo épinglée au-dessus de sa table de travail. Une fillette d'à peine deux ans se tenait assise sur les genoux d'une jeune femme blonde et toutes deux riaient devant l'objectif. Il leur sourit une dernière fois malgré la douleur qui le tenaillait. Sarhia connaissait sa fin proche et il voulait voir la frimousse de l'enfant avant de mourir.
Merhia, son ami, se précipita pour l'aider. Les deux hommes se ressemblaient, à tel point qu’on aurait pu les prendre pour des frères. Aussi grands l’un que l’autre, pourvus d’une abondante chevelure blonde, seuls le teint pâle et la maigreur dus à la maladie de Sarhia les différenciaient réellement. Derrière eux, quelques individus en blouse blanche s'étaient regroupés en cercle, scrutant avec angoisse le visage tordu par la souffrance de leur chef. Qu’adviendrait-il de leurs recherches, de leurs expériences si lui, le principal moteur de ce laboratoire, venait à disparaître ? Chacune des personnes présentes ici savait pertinemment que ce moment était inévitable, et pourtant, tous avaient espéré un miracle.
— Non, mon ami... inutile... C'est la fin cette fois, souffla Sarhia.
Merhia, accroupi à ses côtés, lui maintenait la tête avec tendresse. L’iris bleue bleu de son ami se voilait d’un film opaque, éteignant les dernières étincelles de vie. Il aurait tout donné pour mourir à sa place.
— Tu ne dois pas renoncer !
— Je vous quitte... avant d'avoir trouvé la solution... N'abandonnez pas les recherches.
Il retint un cri, cette torture devenait insupportable.
— Sans toi, nous n'avons aucune chance !
— Merhia... Tu ne dois pas céder au désespoir... Ils comptent sur toi, lâcha-t-il entre ses dents serrées.
Il respira profondément avant de murmurer à l'oreille de son ami :
— Promets-moi encore une fois de veiller sur elles...
Merhia hocha tristement la tête, la gorge trop nouée par l'émotion pour prononcer une parole. Il tenait son ami dans ses bras quand celui-ci, rendit son dernier souffle.
Merhia entendit alors une voix dans sa tête qui murmurait : "Élisabeth."
1er chapitre
Le nouveau
Assis dans la voiture luxueuse aux vitres fumées, le vieil homme surveillait la jeune fille qui marchait sur le trottoir, la tête inclinée vers l’avant. Ému, il sourit. Cette adolescente au corps élancé lui semblait si fragile et pourtant... Le regard bleu acier de Merhia se posa sur la canne ornée d’une tête de tigre dorée tenue fermement dans sa main et un long soupir lui échappa. "Mon ami, pensa-t-il, je ferai le maximum pour tenir ma promesse". Le moment était venu pour eux de réapparaître dans la vie d'Élisabeth. Elle ne tarderait pas à montrer les premiers signes. Personne n'y pouvait plus rien et il ferait le nécessaire pour la préserver. Il donna un bref coup sur le dossier du conducteur et la voiture démarra.
Nous étions à la mi-septembre et le soleil jouait au chat et à la souris avec les nuages. Élisabeth Fendit passa devant une boutique et examina son reflet dans la vitrine ; ses longs cheveux châtains encerclaient son minois en forme de fraise. Ses yeux étaient d'un vert lumineux et sa bouche, trop grande à son goût, découvrait de petites dents blanches. Son entourage cet ensemble harmonieux, mais elle s’estimait comme une fille fade et sans intérêt.
Après le lycée, Élisabeth aimait se rendre à la bibliothèque de Merylis, sa ville natale, située à un peu plus de trois cents kilomètres de Paris. Mais ce soir elle rentrerait directement chez elle. Sa mère, Marie, avec qui elle vivait, lui avait demandé de ne pas trainer après les cours. Élisabeth la soupçonnait d’avoir concocté quelque chose. C’était une de ses habitudes. Régulièrement et même si ce n’était pas son anniversaire (elle n’aurait dix-huit ans que dans six mois), Marie s’évertuait à lui faire des surprises complètement farfelues. L’adolescente grimaça au souvenir de sa dernière trouvaille. Un dimanche matin, aux aurores, Marie avait débarqué dans sa chambre, l’avait sortie du lit sans ménagement et poussée littéralement dans la voiture. Au bout d’une heure, la jeune fille, la figure bouffie par le sommeil, avait découvert avec effarement un parc d’attractions. Super ! Elle qui vomissait en faisant de la balançoire ! Une idée saugrenue de plus à ajouter au palmarès de sa mère.
Marie se sentait coupable de ne pas élever sa fille dans un foyer traditionnel et craignait que l’absence du père ne la perturbe. Elle était persuadée qu’Élisabeth n’était pas épanouie et le caractère renfermé de sa fille ne l'aidait pas à se convaincre du contraire. Toute petite, Élisabeth refusait de participer aux anniversaires de ses amis ou trouvait toujours un prétexte pour s'isoler seule dans un coin, un livre à la main. Marie forçait sa fille à se rendre aux fêtes de ses amis. Un paradoxe ! Mais au bout de trente-six discussions, vingt-huit chicanes et trois crises de larmes, Marie avait baissé les bras : elle avait perdu une bataille mais pas la guerre. Alors désespérément, elle cherchait mille moyens de réparer cette absence, ce vide. Pourtant, sa fille était loin d’être une enfant difficile, au contraire. Élève studieuse, d’une nature curieuse, elle prenait plaisir à apprendre, presqu'une nécessité. Mais son défaut de sociabilité avait alarmé Marie, laquelle avait fait appel au service d’un psychologue, Alain Muller. Au bout de quatre séances, ce dernier avait rassuré la mère inquiète, encouragé l’enfant terrible et affirmé qu'il n'avait décelé aucun trouble psychologique.
En s’approchant de la maison où elle avait toujours vécu, Élisabeth distingua Marie derrière l’une des fenêtres encadrée par le lierre grimpant. La jeune fille adorait sa mère. Ce petit bout de femme, blonde comme les blés, sous ses airs extravertis, menait son monde à la baguette. Son caractère entier laissait des empreintes partout, principalement à l’hôpital dans le service de pédiatrie où elle exerçait son métier d’infirmière depuis plus de vingt ans. Elle s’y était forgé une réputation mêlant douceur et obstination.
Élisabeth traversa rapidement le petit jardinet devant le pavillon de deux étages en pierre de meulière. Il lui semblait connaitre chaque brique, chaque brin d’herbe de ce jardin. Elle franchit le seuil de l’entrée en soupirant. « Allons-y, courage». Son manteau à peine accroché à la patère, sa mère l'embrassait déjà avec un air espiègle et lui indiquait du menton la porte de sa chambre. En l’ouvrant, Marie sur ses talons, Élisabeth repéra une tenue étalée sur le lit, composée d’une robe bleue, d’un gilet cache-cœur assorti et d’une paire de chaussures. Élisabeth grimaça. « Elle n’a pas osé, une robe... des chaussures à talons ».
— Merci, mais fallait pas. Tu sais, moi et les robes... Enfin, c’est gentil. Je vais la ranger, comme ça elle me servira pour une grande occasion.
Élisabeth s’était déjà saisie de la robe, décidée à la cacher dans un endroit de sa penderie où elle était sûre de l’oublier.
— Oups ! Mea culpa, j’ai omis de t’en parler mais mon cadeau ne s’arrête pas là, lança gaiement Marie.
— Ah bon ?
Cela puait le piège à plein nez !
— J’ai réservé une table au restaurant pour vingt heures. Tu as encore un peu de temps pour te préparer et tu peux mettre ta robe : l’occasion fait le larron ! S’exclama-t-elle, visiblement très fière d’elle.
Devant le coup d’œil virulent de sa fille, sa lippe malicieuse s'agrandit. Encore une fois, Élisabeth savait qu’elle allait devoir céder pour ne pas peiner sa mère et pour s’éviter des jours de bouderies.
— Bon ok, puisque ça te fait tellement plaisir de voir ta fille se ridiculiser. Allons-y ! Je serai prête dans une demi-heure.
Une heure plus tard, en montant dans la mini rouge, Élisabeth était loin d’être ridicule. À peine s’était-elle reconnue dans le miroir de l’entrée. Grande, la silhouette élancée dans cette robe, hormis la démarche mal assurée, les talons lui donnaient fière allure.
Un maître d’hôtel les accompagna au fond de la salle où elle identifia avec stupeur tous ses plus proches amis : Laurent, Djamila et Valérie l’attendaient autour d’une table présidée par Alain. Ils la regardaient s'approcher, hilares, devant son acharnement à garder l'équilibre.
— Continuez à ricaner et je vous enfonce ma chaussure dans la gorge en guise d’entrée !
— Allez, assieds-toi avant de te ratatiner par terre, s’esclaffa son amie Djamila.
Élisabeth prit place entre Laurent et sa mère. Elle rencontra le regard complice de Valérie assise en face d’elle. Élisabeth la considérait comme sa meilleure amie. Elles se connaissaient depuis deux ans et avaient tout de suite sympathisé. Élisabeth se souvenait bien de leur première rencontre : c’était la rentrée des classes, sa première année de lycée. Elle avait retrouvé Laurent et Djamila dans la cour de l’établissement bondée d’élèves irrités ou allègres qui se bousculaient dans un brouhaha de saluts. Effarée, elle avait observé ce nouveau monde, se demandant comment affronter les prochaines années. Elle avait aperçu une jeune fille brune, pas très grande, avançant au milieu de la foule, ballotée entre les élèves. Puis, bousculée par un garçon, le contenu de son sac s'était déversé à ses pieds. Le mufle s’était éloigné en riant, sans une excuse, et la jeune fille rouge écarlate, cachée derrière la frange de ses longs cheveux, avait rassemblé ses affaires en tremblant. Djamila avait murmuré : «Je pensais que tu détenais le record de la timidité ! Eh ben tu vas avoir de la concurrence. Matte-moi cette bouffonne ! » Élisabeth lui avait lancé une œillade acerbe avant d’accourir pour aider celle qui allait devenir sa meilleure amie.
Alain, un homme sec d’une cinquantaine d’années, le crâne dégarni, lui tendit une coupe de champagne.
Seule Élisabeth était à l’aise en sa présence. C’était amusant de voir les autres se tortiller sur leur chaise, réfléchir à chaque parole, choisir consciencieusement leurs mots, leur posture. Voilà l’effet produit par Alain en général ; les autres ne le voyaient pas comme l’ami d'Élisabeth mais comme le « psy de service ». C’était peut-être la raison pour laquelle ils s’entendaient bien tous les deux ; elle restait naturelle en toute circonstance, pas de faux- semblants. Depuis bientôt deux ans, Élisabeth et lui se retrouvaient quasiment toutes les semaines. Il avait fallu deux séances à Alain pour la percer à jour et s’attacher à cette jeune fille. Elle avait de suite apprécié son humour, sa culture, sa perspicacité face au mur de froideur derrière lequel elle se cachait. Les séances s'étaient transformées en longues conversations. D'une nature curieuse, elle lisait énormément. Lorsqu’il avait déclaré qu’elle n’avait pas besoin d’être suivie, il n’avait pu se résoudre à ne plus la voir. Il lui avait demandé si, parfois, elle accepterait de partager son repas du midi pour discuter de littérature, sujet qui les passionnait tous les deux. Cette tendresse innée, ce besoin de la protéger, Alain ne se l'expliquait pas lui-même.
Laurent l’observait à la dérobée et Élisabeth crut déceler de l’admiration. C'était un garçon adorable et son ami de toujours ; ils se fréquentaient depuis la maternelle. Une perle de gentillesse. Déjà à l'école primaire il la défendait et elle n’imaginait pas une relation différente. Son faciès portait les cicatrices d’une acné encore visible et pour l’occasion, il avait tenté de dompter sa tignasse châtain foncé sans vraiment y parvenir, lui donnant un petit air de garnement.
— Le serveur est plutôt joli garçon ! s’esclaffa Djamila pour combler le silence gêné. Elle se ressaisit, cramoisie devant le regard perplexe d’Alain. Enfin, je veux dire… jeune… non ? enfin pour un serveur, cafouilla-t-elle, mal à l’aise.
En voici une à qui Élisabeth réservait la palme de l’impertinence. Elle n’avait jamais bien compris pourquoi elles étaient devenues amies. Elles étaient si différentes. Peut-être le fait d’avoir perdu leur père l’une comme l’autre les avait rapprochées dès la maternelle. Elles n’avaient rien d’autre en commun et même si Élisabeth lui reprochait des défauts insupportables chez les autres, cette métisse, issue d’un père africain et d’une mère française, restait son amie. Ses bavardages incessants et futiles n'en demeuraient pas moins une dose de bonne humeur pour Élisabeth.
Ce soir, elle était partagée entre le malaise et le plaisir de tous les avoir autour d'elle. Au fond, elle était ravie de l’initiative de sa mère et la soirée passa plus vite qu'elle ne l’avait présumée. En rentrant, son premier geste fut de ranger soigneusement sa belle robe avec l’espoir de ne plus jamais la revoir. Les chaussures à talons furent balancées au fond du placard de sa chambre avec moins de douceur.
Allongée sur son lit, la jeune fille attrapa le cadre qui trônait sur sa table de nuit et suivit du doigt le contour de la photo. Élisabeth, âgée de deux ans, était perchée sur les genoux de sa mère et tendait les bras vers le photographe. Marie était radieuse. La jeune fille ferma les paupières et se laissa envahir par l'engourdissement. Dehors, le cri d’un chat déchira le silence. Comme une somnambule, elle se redressa pour éteindre sa lampe et découvrit avec horreur que les murs de sa chambre avaient disparus. À leur place, un rempart de briques rouges encerclait son lit et grandissait à mesure qu'elle levait les yeux. L'angoisse la paralysa entièrement et l'empêcha même de hurler. Cette prison sortie de nulle part lui était pourtant familière. C'était juste une vague impression, aussitôt submergée par une autre plus angoissante encore : cette pièce était vivante ! Elle y était seule et percevait pourtant une présence derrière elle. Quand enfin elle parvint à surmonter sa terreur, elle se retourna, persuadée de découvrir un monstre tapi derrière elle. Les murs volèrent en éclats comme pulvérisés par une formidable pression. Terrorisée, les mains sur la tête pour se protéger, Élisabeth attendit que le calme revienne avant d'oser se relever. À travers le rideau de ses larmes, elle tenta de distinguer où elle se trouvait. Cette fois, la pièce était perdue dans un univers sans étoiles. Une ombre grandissait et avançait, rongeant le plancher puis le reste du mur pour gagner son lit. La marée noire rampait vers la jeune fille, toujours tétanisée par la peur. Au loin, un son retentit. Pas vraiment une ritournelle mais la note se répétait, stridente, de plus en plus forte. L'ombre allait l'engloutir lorsque la mélodie du téléphone libéra Élisabeth de l'horrible vision. Elle se réveilla en sueur, haletante, la peur encore au ventre. "Encore cet affreux cauchemar !". Depuis plusieurs semaines, il revenait la hanter de plus en plus et c'était l'une des raisons pour laquelle sa mère avait décidé de l'envoyer voir un psy. Petite, ces cauchemars la réveillaient régulièrement. Bien des fois, Marie avait tenté de calmer les sanglots et tremblements de sa fille. Celle-ci en grandissant avait décidé de les lui cacher pour éviter de l’alarmer inutilement.
Dehors, le soleil brillait et Élisabeth, son cadre encore contre sa poitrine, entendit sa mère babiller au téléphone. Au moment où la jeune fille entra dans la cuisine, Marie raccrochait et lui adressa un grand sourire.
— Bonjour ma chérie. Comment vas-tu aujourd’hui ?
Sans attendre de réponse, elle continua.
— Je crois que nous avons de nouveaux voisins.
Tout en parlant, elle se dirigea vers la fenêtre et tira le rideau pour reluquer dehors.
— Ils sont arrivés ce matin. Je ne savais pas qu’ils avaient réussi à vendre la maison de Madame Mailler.
Ce monologue pouvait durer des heures, durant lequel Élisabeth ne tentait même pas d’intervenir. Elle se versa un bol de céréales avant de s’approcher de la fenêtre. Dans l’allée voisine, elle vit un camion et des cartons empilés. L’animation habituelle d’un déménagement. Elle avisa un couple de quinquagénaires qui discutait, bientôt rejoint par un adolescent. Grand, blond, celui-ci riait et chahutait, un carton sur les bras, avec l’homme. Certainement son paternel. « Super ! Une famille modèle », pensa amèrement Élisabeth. Elle ne porta pas plus d’intérêt à cette scène et se plongea dans son nouveau roman.
Ce lundi matin, une euphorie agitait l'entrée du lycée. Ce petit établissement de province, niché à l'orée de la forêt, ne comptait pas plus de quatre cents élèves. Les rumeurs et nouvelles s'y répandaient comme une trainée de poudre et Djamila en constituait le pôle attractif. Elle sauta littéralement sur Élisabeth à son arrivée.
— Tu connais la dernière ? Y’ a un nouveau ! Et pas mal en plus ! Que dis-je : divin ! Attends de le voir. Il a un style à vous...
La suite se transforma en marmonnements indistincts. Décidément, le seul intérêt de Djamila tournait autour de la gent masculine. Elle avait bien tenté au départ de l’attirer dans des librairies, mais ce fut un cuisant échec. Djamila poursuivait sa description, intarissable, insatiable, les joues roses, les mains serrées l’une contre l’autre. «Lamentable», se désola Élisabeth. N’en pouvant plus, elle l’interrompit sans ménagement.
—Je dois aller en cours et je vais être en retard. À plus.
— OK, on se voit au self...
Élisabeth s’évada en criant un « oui ». Elle était loin d’être en retard ; d’ailleurs elle ne l’était jamais. Elle arriva devant la salle de classe vide et silencieuse. Avec soulagement, elle s’installa à sa place habituelle, dans le fond. Généralement, elle était seule à sa table. Non pas qu’on la mettait à l’écart, c’était son choix. Elle s’assit, ouvrit la pièce de théâtre de Jean Anouilh et s’absorba dans l’histoire d’Antigone. L’histoire tragique d’une jeune femme, qui, armée de son seul courage, décida de combattre l’injustice d’un roi. C’est à peine si Élisabeth entendit la sonnerie. Par réflexe, elle leva la tête. Un jeune homme l’épiait appuyé contre le chambranle de la porte. À sa grande stupéfaction, elle reconnut le garçon entrevu par la fenêtre de sa cuisine, samedi dernier. Elle resta déconcertée, les yeux fixés dans les siens. Le chahut se rapprochait et les élèves envahirent la salle dans un tourbillon de rires et de cris. La majorité des étudiants de cette classe était des garçons et très peu d'entre eux hésitaient encore sur la filière qu'ils suivraient après le bac : informatique, physique, chimie. Les voies étaient multiples. Elle-même lorgnait depuis toute petite vers l'astrophysique. Le professeur de maths, Monsieur Carvisse, entra à son tour puis attendit que ses élèves se soient tous assis avant de demander au nouveau de se présenter. Celui-ci obtempéra avec une facilité déconcertante qu'Élisabeth lui envia. Il se nommait Éric Tessier et sa famille, originaire de la région parisienne, venait tout juste d'emménager dans le quartier. M. Carvisse lui proposa de choisir une place et bizarrement Élisabeth ne fut pas étonnée de le voir prendre la chaise à côté d’elle. Pour dissimuler son émoi, elle consulta son agenda.
— Salut, entendit-elle.
Écarlate, elle hocha la tête. Elle se trouvait ridicule. Un grand sourire inonda la face du jeune homme.
— Je m’appelle Éric. Ça ne te dérange pas si je m'assieds à côté de toi ?
— Non, non, bégaya-t-elle. Pas de problème.
"Un peu tard pour poser la question ! ", pensa-t-elle en ouvrant sa trousse d'un geste sec.
— Cool !
Troublée par la présence du jeune homme, Élisabeth fut incapable de se concentrer sur la leçon du jour : la fonction exponentielle. Dès que la fin du cours sonna, elle se rua vers la porte. Cette attitude singulière étonna son professeur : jamais encore la jeune fille ne s’était précipitée pour sortir de son cours ! Tout le reste de la matinée, elle fit en sorte d'éviter le chemin du garçon. S’étant lié d’amitié avec un autre élève de la classe, Matt, il ne parut pas s’en rendre compte et semblait l'avoir complètement zappée. Partagée entre la déception et le soulagement, Élisabeth rattrapa le fil tranquille de sa routine.
Les midis, Élisabeth déjeunait avec Valérie et Djamila. Grâce aux grandes baies vitrées, la lumière baignait en partie le réfectoire en forme de L. Les tables blanches rectangulaires étaient quasiment toutes occupées, surtout celles exposées au soleil. Ses amies l’attendaient déjà à une table du fond. En s’approchant, son plateau à la main, le regard pesant de Djamila alerta Élisabeth. Evidemment sa meilleure amie était au courant. L’avalanche de questions allait certainement lui déclencher une migraine carabinée. Djamila n’attendit même pas qu’elle pose ses fesses sur sa chaise.
— Alors ? Il paraît que le nouveau est dans ta classe ? Il s’appelle comment ? Il vient d’où ? Il est sympa ? Tu lui as parlé ? Tu...
Elle stoppa net : Élisabeth regardait ailleurs tout en mastiquant sa salade. Contrariée, elle secoua sa main devant son amie.
— Hé ho ! Y a quelqu'un ? Eh grand-mère, remets ton sonotone, j’ te parle là !
Valérie pouffait dans son assiette et, devant la mine furibonde de Djamila, recouvra difficilement son sérieux.
— Tu appelles ça me parler ? Tu devrais penser à faire carrière dans la police ! Je suis certaine que tu as le bon profil ! répondit sèchement Élisabeth.
Djamila avait la fichue manie de l’agacer.
— Très drôle ! Eh bien, j’attendrai que Madame daigne nous parler de sa matinée. Je ne voudrais pas la brusquer.
Djamila afficha une moue boudeuse. Les conflits insupportaient Élisabeth et lui valait de se laisser marcher sur les pieds bien des fois. Elle préféra résumer sa matinée pour calmer la curiosité de son amie.
— Te vexe pas! Y’ a pas grand-chose à dire : Il s’appelle Éric. Après m’avoir collée la première heure de cours, il a trouvé le moyen de sympathiser avec cet abruti de Matt. Donc, même s’il parait plutôt sympa, on userait notre salive à parler de lui.
Tandis qu’elle égrenait sa description, Djamila blêmissait et Valérie roulait ses yeux comme pour la prévenir d’un danger. Mais en entendant les ricanements dans son dos, elle comprit la raison de leur embarras. Elle envia l’autruche et regretta que le sol ne soit pas en sable.
— T’entends Éric ! T’es sympa ! Et c’est miss pince du bec, première de la classe qui le dit, clama Matt.
Avec un gloussement, il héla son nouvel ami déjà installé à l’autre bout du réfectoire. Élisabeth ne savait plus à quel saint se vouer. Dans un premier temps, elle maudit Djamila. Son amie la mettait souvent dans des situations délicates comme la fois où elle l’avait entrainée dans un magasin de fringues. Après avoir demandé à la vendeuse de déballer la moitié des rayons, elle avait choisi un foulard. Ce jour-là, Élisabeth avait bien cru que l’employée allait les étrangler sur place.
Matt et Éric éclatèrent de rire. Élisabeth semblait être au centre de leur conversation. Elle piqua un fard en croisant le regard insolent de Matt. Son aversion pour lui n’était pas une nouveauté. Depuis le début, ils ne s’appréciaient guère. Cet idiot s’amusait à l'affubler du charmant surnom de "pince du bec". Était-ce de sa faute si elle ne riait jamais à ses plaisanteries d'un goût plus que douteux ? Des picotements déplaisants gagnèrent le bout de ses doigts. Elle plaça ses mains devant elle et les observa attentivement. Le fourmillement s’atténua.
Valérie et Djamila enchaînèrent sur les prochaines soldes. Élisabeth écouta leur conversation d’une oreille distraite. Mais le rire débile de Matt, les chuchotements des autres élèves autour d’elles, la paralysaient. Sa gaffe devait être au centre de toutes les conversations et elle détestait être le centre d’intérêt. Son attention fut détournée. Un élève, en passant près de leur table, accrocha la carafe d’eau qui bascula dans le vide. Sans même tourner la tête, Élisabeth, tendit le bras et rattrapa le pichet avant qu’il ne s’écrase sur le sol. Il trônait à nouveau à sa place, sans qu'une seule goutte d’eau ne soit tombée. L’élève disparut en marmonnant des excuses. Ahuries, les deux filles dévisageaient Élisabeth. Pour une fois, Djamila ne disait rien ; elle fixait son amie tentant sans doute de trouver une explication logique à cet incident. Élisabeth contempla le pichet sans comprendre : dans sa tête, comme un film au ralenti, elle avait visualisé l’objet se fracasser sur le carrelage du réfectoire. Le bruit des éclats de verre résonnait encore dans sa tête. Quand l’élève avait bousculé leur table, elle avait su ce qui allait se produire ; cette réflexion fut ponctuée par un long frisson. Un goût amer remplit sa bouche. Elle ne remarqua pas, qu’aucun détail n’avait échappé à une personne assise à l’autre bout du réfectoire.
Sur le chemin du retour, Élisabeth marchait à grands pas, pressée de retrouver la confortable solitude de sa chambre. Laurent l’interpella. Elle fuyait littéralement le lycée et ne ralentit pas. Il rappliqua, essoufflé.
— T’as vu un fantôme ou c’est moi que tu n’veux pas voir?
Sans interrompre son allure pour autant, Élisabeth lui sourit.
— Mais non ! Qu’est-ce que tu vas chercher ? J’ai quelque chose d’urgent à faire, c’est tout.
— Ah, j’y suis ! T’as peur de rater Les feux de l’Amour, hum...
— Tu m’as grillée !
Elle rit et aligna son pas sur celui de son ami. Laurent avait toujours été bienveillant, un ami fidèle mais aujourd’hui elle décelait quelque chose de différent. Il semblait plus mature et elle le découvrait aussi plus grand, moins voûté.
— Je ne t’ai pas vue à midi... j’trouve qu’on se voit plus. Enfin plus autant qu’avant...
Laurent semblait embarrassé et au fur et à mesure qu’il parlait, Élisabeth se fermait.
— J’étais avec les filles, comme d’hab. J’me cachais pas Caliméro !
— Mouais. Ok, drapeau blanc. J’voulais te demander un truc aussi...
« Nous y voilà. Que va-t-il bien me demander ? » Le malaise revenait.
— Eh bien, samedi je voulais aller au cinéma et... enfin ... j’voulais savoir si tu voulais venir ? Tous les deux... au ciné...
Élisabeth ne répondit pas tout de suite. Elle cherchait un prétexte valable pour décliner l’invitation. Il fallait mettre les choses au clair avant que leur amitié ne soit altérée par de faux espoirs.
— C'est une impression ou tu me dragues ? s’amusa-t-elle.
— C'est possible, pourquoi, ça te dérange ?
— Évidemment ça me gêne ! Tu es mon ami ! Celui avec lequel je faisais des châteaux de sable. Celui qui piquait mes coloriages pour gribouiller dessus ! Je suis Élie, Laurent ! Tu ne peux pas me draguer ! Désolée.
Le jeune homme ralentit jusqu'à s'arrêter, les épaules basses. Élisabeth stoppa sa marche. Elle eut envie de lui prendre la main, mais elle s’interdit ce geste anodin : il ne devait pas se faire d’illusions.
— Laurent, tu es mon ami, mon meilleur ami. Et j’aimerais que ça reste comme ça... toujours, dit-elle gentiment.
Laurent releva la tête et déclara avec espièglerie :
— Tant pis pour moi je n’aurai qu’à inviter Djamila.
— Pauvre de toi.
Ils riaient en arrivant devant chez Élisabeth. Le jeune homme finissait de singer son prof de maths, Monsieur Carvisse. Rassurée, Élisabeth estima qu’ils avaient retrouvé leur complicité et osa une bise sur sa joue en guise de salut. Elle regarda son ami s’éloigner avant de chercher ses clefs dans son sac. Derrière la fenêtre de la maison voisine, elle discerna une silhouette. « Maintenant, pensa Élisabeth, je peux au moins lui donner un prénom : Éric. »
Elle rentra.
Suite tome 2 : renaissance - premier extrait cliquez ici
Résumé : l’Élue II – Tome 2 : Renaissance
Cinq années ont passé… Obligée de fuir son univers, ses amis, sa famille, Élisabeth notre étudiante banale et timide a laissé place à une magnifique jeune femme que l’amertume rend intouchable. Depuis la mort de Samuel, elle s’est définitivement murée derrière une apparence froide que seule sa fille Satya parvient à distraire. Éric, l’ami éternel, l’amour qu’Élisabeth refusera toujours, veille sur elles. Doucement, patiemment, il tente d’aider son amie à combattre le fantôme sombre qui envahit le cœur de la jeune fille. Chaque jour il gagne du terrain, arrache un sourire, lui réapprend qu’aimer n’est pas trahir. Et pourtant, au détour d’une rue Élisabeth croit reconnaitre l’homme qui s’est sacrifié pour elle, le père de sa fille. Samuel … Est-il bien mort ?
L’Élue
Tome 2 : L’amour est éternel
1er chapitre - extrait 1
Mais la vie continue…
Le rire de l’enfant résonna dans le couloir et alluma un sourire sur le visage d’Élisabeth encore endormie. Elle cligna des paupières devant la lumière violente de ce nouveau jour et attrapa l’oreiller pour le coller sur sa tête. « Il est encore trop tôt » pensa-t-elle amèrement. Maintenant, l’enfant riait aux éclats et une voix plus grave imita celle d’un ogre. Le cœur serré, Élisabeth devina celle d’Éric. Il était si tendre avec la petite Satya qui le considérait comme son père. Le sourire de la jeune femme s’effaça pour se transformer en grimace et les larmes jaillirent aussitôt. Son père… son amour … Cinq ans… Cinq années que Samuel était mort et pourtant la douleur était intense, toujours si présente, si sournoise. Elle ne parvenait pas à cicatriser cette plaie malgré la patience d’Éric et ses efforts répétés pour tenter d’effacer le souvenir de son rival. Mais même mort Samuel demeurait un obstacle entre lui et Élisabeth. Elle se recroquevilla sur elle-même, son poing serré dans sa bouche. Parviendrait-elle un jour à oublier ? Elle gémit et étouffa un cri dans la moiteur de ses draps. Tel un animal blessé, elle tortillait son corps pour échapper à la souffrance mais savait qu’il lui faudrait encore passer cette journée avec cette lame plantée dans le cœur.
Satya, sa fille de cinq ans restait la seule qui atténuait la douleur mais elle était aussi celle qui lui rappelait Samuel. La petite ressemblait tellement à Samuel. Le même regard. Le même sourire. Pour sa fille, elle était prête à combattre le pire, faire face à ses terreurs et lui donner tout le bonheur possible. Alors chaque jour, elle faisait semblant en jouant un rôle : celui d’une maman heureuse.
Malgré tout ses efforts, son jeu ne dupait pas Éric. Derrière cette façade, il devinait la détresse de son amie. Les premiers mois, après la mort de Samuel, il avait respecté les longs silences d’Élisabeth. Et puis, un jour il avait décidé que la vie devait reprendre son cours. La jeune femme avait suffisamment porté son deuil, risquait d’y perdre la raison et l’enfant à naître avec elle. Alors ils avaient voyagé, sans presque jamais s’arrêter malgré la grossesse d’Élisabeth qui voyait son ventre s’arrondir avec émerveillement. Puis l’enfant était né. Ils s’étaient attardés quelques temps sur le nouveau continent mais au bout de six mois, ils avaient repris leur périple. Si Éric expliquait cette fuite pour échapper à leurs ennemis, il se mentait à lui-même mais en avait conscience. Il ne voulait pas qu’Élisabeth retombe dans ce mutisme qui avait suivi la mort de Samuel. Ces voyages permettaient l’oubli, ne laissaient pas de place aux souvenirs.
Les cris joyeux avaient cessé et la jeune femme décida de s’arracher à son lit. Elle pénétra dans le salon baigné par la lumière du jour. Derrière la grande baie vitrée, la mer déployait ses rouleaux sur la plage de sable fin où courait sa fille poursuivit par Éric et devina leurs éclats de rire. En observant la scène, un mot sonna dans la tête d’Élisabeth : Paradis.
L’eau de son thé chauffait dans la bouilloire de la cuisine lorsqu’ils rentrèrent de leur excursion sur la plage. La petite fille se précipita aussitôt dans les bras de sa mère. Éric observa avec tendresse les deux êtres qui comptaient le plus dans son cœur. Une sorte de fibre invisible les reliait toutes les deux, et personne n’aurait pu le rompre. C’était presque magique. Il ne savait pas si ce sentiment était identique pour toutes les mères et filles de cette planète mais ces deux là s’aimaient intensément.
Depuis quelques mois, Élisabeth semblait aller beaucoup mieux. Son visage s’illuminait de plus en plus souvent de ce sourire qu’elle arborait au début de leur relation. Bien évidemment, il savait que la mort de Samuel serait un cap difficile à passer pour elle mais il n’avait pas pensé que cela durerait presque cinq années durant lesquelles il avait tout fait pour qu’elle oublie Samuel. Et puis, il avait compris que combattre ce fantôme était inutile et que quoi qu’il fasse, quoi qu’il décide, le souvenir de son rival serait toujours présent.
Voici le 1er extrait de ce nouveau en tome.
J'attends évidemment vos commentaires et espère que vous aurez autant de plaisir à suivre cette suite que le premier roman.
Chapitre 1 - extrait 2
Accepter cette idée n’avait pas été facile mais il n’avait pas le choix, se devait de leur construire une nouvelle vie. Sans compter qu’il ne pouvait plus avoir le soutien de Merhia qui avait disparu quelque part, loin d’eux pour éviter les risques car l’ennemi était toujours là, plus virulent qu’auparavant. À la moindre erreur ils seraient repérés, aussi veillait-il sur Satya avec une attention presque paranoïaque. Ainsi, la petite n’allait pas à l’école, lui et sa mère assuraient chacun leur tour son éducation bien qu’avec ses capacités c’était presque inutile. En effet, il suffisait qu’elle lise un livre pour s’accaparer toutes les informations : tel un vampire son esprit avalait tout ce qu’il pouvait avoir à sa portée. Comme elle apprenait très vite, à deux ans elle savait lire trois langues, ils avaient dû prendre quelques précautions : pas de télévision, pas de contact direct avec les étrangers, juste eux trois. Cette vie en autarcie ne pourrait pas durer éternellement, un jour ou l’autre Satya devrait faire son entrée dans le monde réel, avoir des amis, une vie sociale. Pour le moment elle entrevoyait tout juste à quel point elle était différente des autres.
Dès les premiers mois la petite avait démontré des aptitudes hors du commun. Elle s’exprimait uniquement par la pensée, utilisait la télépathie comme d’autres respirent et maîtrisait parfaitement ses dons de télékinésie ; combien de fois avaient-ils vu voler les jouets à travers la pièce et comment pouvaient-ils prendre le risque que cela survienne devant un étranger ? Indéniablement, ils seraient repérés. Ils attendaient donc que Satya grandisse assez pour comprendre et apprendre à cacher ses pouvoirs.
Tandis qu’Élisabeth caressait la tête de sa fille, son regard croisa celui d’Éric. Elle y lut toute la tendresse, tout l’amour qu’elle refusait pourtant. Gênée, elle détourna les yeux pour contempler le visage de Satya. Deux petites fossettes se creusaient dès que la fillette souriait lui donnant un air angélique et démoniaque à la fois. Ses grands yeux verts mangeaient son visage entouré d’une masse de longs cheveux bruns. La petite ressemblait tellement à son père que parfois le souvenir du visage de Samuel se confondait avec celui de la fillette, comme si ce dernier ne permettait pas qu’on l’oublie. Éric soupira et grimaça un instant. Élisabeth sursauta et referma son esprit. Encore une fois elle s’était laissé submerger par ses émotions, oubliant que son ami pouvait les lire aussi bien qu’elle pouvait le faire. Il était plus fort qu’elle sur ce point. Presque jamais elle ne percevait les siennes. Il mettait un soin particulier à les lui cacher.
— J’ai rencontré les voisins sur la plage, annonça-t-il pour briser le silence. La vieille m’a encore posé des questions.
Élisabeth n’aimait pas lorsqu’il parlait sur ce ton. Elle sentait de l’irritation dans sa voix mais ne savait pas si cela provenait effectivement de cette rencontre inopportune ou de ce qu’il venait de percevoir dans sa tête. La petite recroquevillée contre sa mère, jouait avec une mèche de ses longs cheveux châtains. Elle aussi avait perçu les images envoyées par sa mère et cherchait peut être à déchiffrer leur signification. Après tout ce n’était qu’une enfant. Un jour, Élisabeth lui avait parlé de Samuel mais elle comprenait que la petite ne puisse pas avoir conscience de ce père qu’elle ne connaitrait jamais. Éric et elle étaient son monde voilà tout ! Pourquoi faire tout un cinéma pour cet inconnu ? Élisabeth embrassa son front et s’avança vers le salon pour la déposer sur le sofa.
L’immense pièce à vivre s’ouvrait derrière la cuisine et les grands canapés blancs invitaient le visiteur à se prélasser devant la baie vitrée pour admirer la vue sur l’océan. Mais des visiteurs ils n’en avaient jamais et même si partager cette maison de deux cent mètres carré à trois pouvait être reposant, ces espaces vides accentuaient leur isolement. Les meubles étaient déjà là lorsqu’ils avaient emménagé deux ans plus tôt. Élisabeth s’y plaisait et ne souhaitait pas repartir mais elle sût à la réflexion que venait de faire Éric que cela ne serait pas si simple.
— Tu t’inquiètes pour rien, j’en suis sûre. Cette femme est une petite mamie curieuse, point final. Arrête de voir le danger partout.
— Cette femme a quelque chose de troublant. Elle est de plus en plus indiscrète et pose même des questions à Satya comme si elle tentait de savoir quelque chose. Je n’aime pas ça Élisabeth.
Cette fois, c’est Élisabeth qui s’agaça mais elle retint une réponse acerbe. Elle ne voulait pas se disputer devant la petite. Aussi sans prendre la peine de relever la dernière remarque du jeune homme, elle disposa des feuilles et des crayons sur la table basse. Bien évidemment Satya entendait parfaitement le tumulte dans la tête de sa mère et l’observait avec circonspection. Pourquoi sa petite mamoune était-elle fâchée ? Pourquoi Éric regardait-il sa mère, les sourcils froncés comme lorsqu’elle faisait une bêtise ? Elle n’osa pas entrer davantage dans leurs têtes sachant par avance la réaction d’Éric. Ce ne serait pas la première fois qu’il la gronderait à ce sujet. Ah ! ces adultes pourquoi étaient ils si compliqués ? Avec un hochement d’épaules, l’enfant attrapa un crayon, une feuille et commença le dessin d’une fleur, relayant cette histoire de grandes personnes tout au fond de sa tête.
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Chapitre 1 - extrait 3
Éric et Élisabeth s’éloignèrent sur la terrasse en jetant parfois des regards inquiets vers l’enfant.
— On ne peut pas rester ici Élisabeth. Il faut partir.
Son ton était sans appel. Un instant la jeune femme se souvint du lycéen qu’elle avait rencontrée dans la salle de classe un jour de septembre, six ans plus tôt, et regretta le temps où il ne décidait pas pour elle, où il était juste son petit ami, son meilleur ami. À l’époque, son éternel sourire en coin et ses taquineries l’avaient instantanément charmée et cet attachement s’était renforcé les mois suivants jusqu’à qu’ils soient obligés de fuir. Mais durant ces cinq dernières années, il avait pris beaucoup d’assurance et imposait comme le chef, ne supportant pas qu’on remette en question ses décisions. Il était devenu si sérieux, si adulte qu’Élisabeth avait du mal à reconnaitre en lui celui qu’elle avait aimé. Certes, cette situation n’était pas facile pour lui et pourtant, Élisabeth décida qu’il était temps de lui tenir tête. Ici elle se plaisait et rien n’indiquait à ses yeux qu’ils couraient un quelconque danger.
Déjà le jeune homme commençait à tourner en rond comme un lion dans sa cage pressentant l’obstination d’Élisabeth à rester dans cette maison. Un instant, elle observa avec un œil nouveau les muscles saillants sous le fin chandail beige, les épaules larges, les cheveux coupés très courts rendus plus blonds par le soleil et la peau hâlée où quelques grains de sable restaient encore collés, vestiges des pirouettes que le garçon avaient faites avec Satya. Elle nota tous ces détails en un clin d’œil et réalisa à quel point il était beau même en colère avant de se concentrer à nouveau sur le sujet qui les préoccupait.
— Je ne pense pas que cette femme soit un danger. Je connais ce genre de grand-mère. Peut-être notre isolement éveille sa curiosité et le fait que Satya n’aille pas à l’école doit susciter de l’inquiétude mais cela ne justifie pas que l’on fuit à nouveau. Ils ne nous retrouveront pas à cause de cette vieille folle, argumenta-t-elle sur un ton las.
— Cela fait cinq ans que je veille sur toi et Satya, cinq ans que tu restes dans ta bulle, indifférente à ce qui nous entoure et aujourd’hui tu voudrais me faire croire qu’on ne court aucun danger en restant ici !
Élisabeth referma la vitre pour étouffer la voix grondante d’Éric, tentative inutile pour éviter que sa fille soit le témoin de cette dispute car elle savait pertinemment que la petite ne perdait pas une miette de leur échange. Excédé, le garçon continua sur le même ton.
— Parce que tu te plais ici tu voudrais nous faire courir le risque d’être repérés. Faut-il te rappeler combien ton attitude égoïste nous a déjà été fatale !
Tel un soufflet, la remarque frappa Élisabeth en plein cœur. Elle hocha la tête incrédule en observant celui qu’elle considérait comme son ami. Comment avait il pu dire ça ? Elle n’avait pas vu le coup venir et cela prit un certain temps avant que l’air ne revienne dans ses poumons. Les picotements familiers assaillirent ses paumes et elle retint un geste qu’elle aurait regretté.
La suite chapitre 1 - extrait 4
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Tome 1 :
le livre en vente
Tome 2
Chapitre 1 : mais la vie continue...
Chapitre 4 : Hallucination ?
Chapitre 5 : le deal
Chapitre 6 : l'adieu
Chapitre 7 : les retrouvailles
Chapitre 8 : Course aux souvenirs
Chapitre 9 : Samuel
Chapitre 10 : Déceptions
Chapitre 11 : Révélations
Chapitre 12 : assaut final
épilogue
Invisible, un roman de fantaisy urbaine, original et plein d'humour :
Des histoires fantastiques, pleines de
créatures extraordinaires, d'actions, d'amour :
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Sur un nuage, Une jolie histoire d'amour
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